DEUX OBJECTIFS CARL ZEISS/CONTAX SUR EOS NUMERIQUE

Le nom Carl Zeiss est incontestablement un des plus prestigieux de l’univers photo. Fondé en 1846 dans la ville allemande Jena, cette société employait les plus grands noms de l’optique de précision et a toujours su surnager dans le maelstrom de l’histoire. On doit à Carl Zeiss des réalisations optiques de pointe–les Planar, Sonnar, Tessar, Hologon et Distagon, appellations qui évoquent une excellente qualité optique. Le fameux constructeur a malheureusement toujours refusé de construire des objectifs pour des fabricants japonais – une erreur stratégique monumentale quand on pense à la marche triomphale de Nikon, Canon, Asahi etc. depuis les années soixante. Depuis, seul Leica a résisté à cette invasion commerciale et survit aujourd’hui grâce à une gamme d’appareils numériques bien étalée. Après la disparition de la marque Contarex, le fabricant allemand a entamé une coopération étroite avec Yashica/Kyocera et fournit une gamme d’optique très performante pour les Contax nés au Japon. Cette coopération et celle avec Hasselblad touche aujourd’hui à sa fin : Kyocera a déserté le marché photo et Hasselblad choisit Fuji comme fournisseur d’objectifs pour son nouveau système H. Il fallait donc trouver des nouveaux créneaux quelque peu élitistes pour rester présent sur le marché grand public, n’oublions pas que Zeiss ne tire que peu de bénéfices de ses activités photo. La nouvelle série ZF, composée d’objectifs à mise au point manuelle en monture Nikon AI, comprend six objectifs à focale fixe, de 25 à 100 mm. Zeiss a choisi une stratégie de marketing assez farfelue, déclarant haut et fort que ces objectifs seraient trop performants pour un appareil reflex numérique moderne et idéalement associé avec un appareil Nikon argentique…
Ce choix est certes contestable et j’en suis sûr que les objectifs ZF développent leur potentiel qualitatif avec un Nikon D200 ou D2x, voire un Canon 5D et 1Ds Mk2 via une bague adaptatrice !


Cela dit, on trouve aujourd’hui nombre d’objectifs « orphelins » en monture Contax, sur un marché d’occasion particulièrement atone et ce serait dommage de ne pas en profiter.
Jean-Christophe Courte possède deux de ces objectifs, accompagné d’un magnifique Contax RTS III, qui dort sur une étagère depuis qu’il a cédé aux sirènes du numérique. Naturellement curieux, je voulais savoir comment ces objectifs se comportent sur mon  Canon EOS 1Ds, premier appareil de la marque doté d’un capteur « plein format » et toujours vert, surtout depuis que j’ai pu apprécier les grandes performances d’un Distagon 1,4/35 et Planar 1.4/85 – il y a une dizaine d’années.
Il ne me restait donc qu’à emprunter ces deux cailloux dotés d’adaptateurs d’origine ukrainienne pour permettre une adaptation sur l’appareil Canon. Premier constat : Les deux objectifs ne font certainement pas partie de la crème de cette série d’objectifs en monture Contax Y/C.

Le Sonnar T* 85 mm f/2,8 est le « petit frère pauvre » de l’excellent  f/1,4. Composé de 5 Elements en 4 groupes et doté d’une distance de mise au point minimale de 1m, cet objectif n’est pas un modèle en ergonomie et n’impressionne guère, sa luminosité est réduite et sa  distance MaP interdit des plans serrés. Mais l’optique n’appesantit guère votre sac photo (avec la longueur de 47 mm et un poids de 260g) et reste très discret (bon ce n’est pas vraiment un argument lorsque vous l’employez avec un Canon 1Ds…). Selon son constructeur, cet objectif de focale portrait posséderait d’excellentes performances, très homogènes, à partir de la pleine ouverture.

Canon EOS 1Ds, Carl Zeiss Sonnar T* 85 mm f/2,8, F3,5

 

Le Distagon T* 18 mm F/4 est une optique plus « sexy », sa lentille frontale est plus imposante et son angle de champ (100°) très impressionnant. Toutefois, son calcul optique date un peu (il était déjà proposé sans traitement T* pour le Contarex…) et sa réputation est moins bonne que celle du plus récent  T* 21mm f/2.8. Avec 10 élements en 9 groupes et la présence d’un dispositif de mise au point à lentille flottante, cet objectif possède néanmoins une conception  sophistiquée et soignée.

Canon EOS 1Ds, Carl Zeiss Sonnar T* 18 mm f/4, F11


Les deux objectifs possèdent une construction très solide, à l’allemande, avec un design quelque peu tristounet (spartiate). Les bagues de mise au point sont un peu trop, les bagues de diaphragme pas assez fermes-les deux échantillons sont (comme toute cette gamme) dépourvus de crantage pour les demi diaphragmes.

Canon EOS 1Ds, Carl Zeiss Sonnar T* 85 mm f/2,8, F2,8

 

Adaptation mécanique

L’excellente bible des appareils reflex numériques par René Bouillot répertorie le tirage mécanique des principales familles d’appareils reflex, dont une grande partie est portée disparue. Avec un tirage de 45,5 mm  les objectifs Contax peuvent s’adapter sur un appareil conçu pour accepter des objectifs à tirage plus court ; ainsi se qualifient les montures Sigma et Canon (44mm), Olympus 4/3 (38,58 mm) ainsi que quelques montures « défuntes » ‘Canon FD, Minolta MD, Miranda et Konica). En scrutant l’inépuisable ressource qu’est l’Internet on peu trouver de quoi adapter les optiques Contax sur les boîtiers 4/3 (Olympus, Panasonic, Leica) ainsi que sur un appareil Canon (là vous trouverez des adaptateurs  d’une qualité de réalisation variée, made in Ukraine ou Russie ou made in Germany). Les adaptateurs russes fournis avec les deux optiques testés sont quelque peu rustiques : après montage, l’objectif est décalé d’environ 20° de sa position centrée et le 18 mm était parfois difficile à monter. Vu le faible prix de ces bagues d’adaptation, ce n’est guère inquiétant – et l’usage de l’objectif n’est pas compromis. 

 

Adaptation électronique

Bon, excusez-moi ce terme quelque peu usurpé. La bague d’adaptation ne comporte aucun contact électronique susceptible de transmettre des informations entre objectif et boîtier. La mise au point est entièrement manuelle et assujettie à votre jugement personnel – aucun témoin AF ne vous assure ainsi de la justesse de votre réglage de distance. En ce qui concerne la mesure d’exposition, les Canonistes ont de la chance – la mesure d’exposition à ouverture réelle est possible et opérante dans les deux modes A (priorité d’ouverture) et M (mode manuel). Il est avantageux de se mettre dans un des deux modes de mesure Préponderance centrale ou Spot pour bénéficier d’une précision satisfaisante. Mais vous pouvez pousser la logique plus loin et employer un flashmètre à main – cela vous réapprendra les vertus de la bonne exposition (exposition à droite, naturellement…).

Ticket d'entrée : un capteur plein format

Les viseurs des appareils reflex grand public de marque Canon souffrent tous d’un handicap rédhibitoire : un viseur sombre, étriqué qui ne facilite pas la mise au point manuelle, avec quelque objectif qui soit. Adapter un objectif d’une autre marque aggrave encore les choses : à défaut  de l’utiliser constamment à pleine ouverture, la visée s’assombrit davantage : une mise au point précise est alors virtuellement impossible. L’emploi d’un verre de visée spécial ou d’un viseur d’angle grossissant n’y change pas grande chose. Seul un capteur plein format (Canon 1Ds, 5D) ou APS-H (1D, 1D Mk2/n) offre un confort de visé acceptable ainsi que la précision requise pour obtenir des photos nettes…


Les appareils à capteur plein format sont naturellement à privilégier, puisqu’ils sont les seuls à ne pas dénaturer la focale de l’objectif de base. Quel intérêt auriez vous à  transformer un 18 mm f/4 en 29 mm f/4 ? Aucun, les objectifs zoom actuels sont bien plus universels et plus confortables à l’utilisation ! Je vous conseille pour les meilleurs résultats  un appareil à capteur « full frame », associé à un verre de visée à stigmomètre ou microprisme.  

Canon EOS 1Ds, Carl Zeiss Sonnar T* 85 mm f/2,8, F8

Dans la pratique


Bien que les contraintes d’utilisation par rapport à des objectifs Canon pèsent assez lourdes (absence d’AF, mesure d’exposition et/ou mise au point à ouverture réelle…) il m’était un plaisir d’utiliser ces optiques pour la prise de vue de sujets « tranquilles » face auxquelles j’avais suffisamment de temps pour soigner exposition et mise au point. Mais il faut vous avouer que je suis déjà habitué à cette manière de photographier, possédant trois cailloux Nikon Ai et Ai-S que j’emploie sur mon Canon par l’intermédiaire d’une bague d’adaptation.

Au niveau du rendu, les objectifs Zeiss testés ressemblent d’ailleurs un peu aux Nikon. Ils possèdent un rendu plus dur et plus chaud que les objectifs Canon. Attendez-vous alors à faire des photos aux couleurs claquantes, quoique un peu magenta, et à davantage de contraste. Les deux cailloux Zeiss possèdent d’ailleurs un magnifique contraste des petits détails (microcontraste) qui relève davantage de détails qu’avec mes Nikon (sauf avec le 55 mm f/3 ,5 Micro-Nikkor, une vraie merveille) et Canon.
Petit bémol : méfiez-vous des scènes à contraste important, vous risquerez cramer les hautes lumières plus rapidement qu’avec des objectifs de marque Canon…
Le Sonnar 85 mm f/2,8 T* donne des résultats en concordance avec les mesures MTF de Zeiss. Parfaitement homogènes, les performances sont déjà élevées à pleine ouverture et ne s’améliorent que peu. Bref, c’est une optique idéale pour la photographie générale, le portrait, le paysage etc. Le traitement multicouches T* est très efficace et minimise les lumières parasites, contribuant ainsi à un contraste remarquable. Cet objectif, qui semble être aussi performant que son frère prestigieux (85 mm f/1,4), est proposé à un tarif tout à fait raisonnable – reste à le trouver, patience…

Canon EOS 1Ds, Carl Zeiss Sonnar T* 85 mm f/2,8, F8

Des sujets en manque de contraste sont rendus avec une remarquable accutance

 

Canon EOS 1Ds, Carl Zeiss Sonnar T* 85 mm f/2,8, pleine ouverture


Le Distagon 18 mm f/4 T* est un excellent objectif super grand angulaire. Toutefois, il ne faut pas lui demander l’impossible : un piqué homogène jusqu’au bords de l’image. Les objectifs de ce genre ont d’ailleurs tous cette faiblesse. En scrutant mes photos argentiques faites avec un Tokina 17 mm f/3,5, un Canon FD 20 mm f/2,8 ainsi que d’un Canon EF 20 mm f/2,8, j’ai constaté le même problème ; la dégradation des performances à la périphérie de limage n’est donc pas uniquement due à l’emploi d’un capteur « full frame » ! Ceci dit, bien que cette tare existe, elle n’est pas rédhibitoire, sur des tirages jusqu’à 30x40 cm il va falloir regarder de près pour la détecter, surtout le diaphragme fermé à F8 ou F11). Le vignetage est d’ailleurs un autre défaut de ce type d’objectif et le Distagon 18 mm  n’y a pas été épargné. A la peine ouverture, l’assombrissement des bords est très visible (toutefois plus discret que le vignetage constatée à travers le viseur) et il faut visser jusqu’à F8 ou F11 pour qu’il ne cesse d’être offensif. Le Distagon 18 mm f/4 T* est tout compte fait un excellent objectif qui donne des images saturées, piquées et peu affectées par les lumières parasites, grâce au traitement T*. La distance de mise au point minimale de seulement 30 cm permet de faire des compositions assez intéressantes, avec un premier plan très dominant.

Canon EOS 1Ds, Carl Zeiss Sonnar T* 18 mm f/4, F11

 

Canon EOS 1Ds, Carl Zeiss Sonnar T* 18 mm f/4, F 8/11

Conclusion


Les deux optiques testées prouvent une fois de plus qu’il n’est pas forcement intéressant de se débarrasser de ses vieux cailloux. Je recommande donc au heureux propriétaire de ces deux objectifs Zeiss une utilisation immodérée. Les propriétaires d’un Canon à capteur « full frame » devraient s’aventurier de temps en temps au-delà des chemins tracés par l’habile département Marketing de leur fabricant chéri : les objectifs Zeiss/Contax valent sûrement le détour, tout comme les Leica-R, Nikon Ai et autres à monture M42 (Pentax SMC-Takumar, Mamiya-Sekor, Fujinon, Carl Zeiss Jena…). Les restrictions techniques qu’impliquent leur utilisation vous mènent à une pratique photographique plus posée, plus contemplative et vous réviserez par la force des choses vos notions en technique photographique (exposition, mise au point etc.).